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La France ne protège pas sa nature

L’autorisation par le gouvernement de nouveaux abattages de loups n’est qu’un paravent de l’impuissance française à protéger la nature des destructions et des pollutions, selon les auteurs.

Farid Benhammou est géographe, membre du Laboratoire ruralités de l’université de Poitiers ; Estienne Rodary est chercheur à l’IRD et spécialiste des politiques de conservation.


Les loups subissent régulièrement des attaques depuis leur réinstallation naturelle en France en 1992. Ainsi, ces dernières semaines, le gouvernement a décidé d’accroître les autorisations d’abattage. Mais les campagnes contre ces prédateurs se mènent aussi dans le champ médiatique, avec un cercle des belligérants qui s’est agrandi considérablement. L’exemple typique en est la tribune publiée dans Libération du 12 octobre 2014, signée par 34 scientifiques (des sociologues, des anthropologues, des juristes et des géographes, aux côtés de zootechniciens et d’agronomes). Elle était l’extension nationale d’une tribune lozérienne relayée par un blog de Médiapart qui ne demandait rien de moins que l’élimination du loup par des tirs, y compris en zone cœur de parc national.

Déjà, il y a trois ans, quand la population de loup s’est renforcée dans le Massif central, le Parc national des Cévennes s’était déclaré contre la présence du prédateur sur son territoire et avait demandé ces tirs.

Des sociologues de l’environnement prenant publiquement position contre les loups, un parc national s’opposant à une espèce protégée ? Situation paradoxale. Si on les en croit, ces positionnements s’expliquent par un souci légitime de défense d’autre chose. Il s’agirait de défendre les bergers français, derniers remparts contre la disparition des « paysages remarquables », de la « géographie et l’histoire » et de l’« avenir [des] campagnes » françaises.

 La France n’est plus l’Éden champêtre loué par nos élites

Il y a 13 ans, nous avions publié un article de réflexion répondant terme à terme aux arguments de ce « groupe de scientifiques », dont la plupart ne travaillent pas sur la coexistence loup – sociétés.

Bien sûr, ces scientifiques savent comme nous que la présence du loup en France n’est pas le facteur de la disparition de ces campagnes ; elle en est la conséquence. Les loups reviennent en France parce que la pratique pastorale – comme beaucoup d’autre pratiques qui façonnaient historiquement les paysages français – est déjà marginalisée. Mais pourquoi s’en prendre aux loups plutôt qu’aux facteurs qui transforment ces paysages ?

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Loups d’Eurasie (canis lupus) dans le parc animalier des Angles, dans le Capcir (Pyrénées-Orientales).

La réponse est simple : la protection de la nature n’a jamais été un objet de politique en France. Et cette absence de politique est systématiquement justifiée par une « exception » paysagère française, pays rural et agricole, éloigné de ces contrées « sauvages » où vivent les loups, les Américains et les Maasaï. Mais si l’argument a pu avoir une valeur historique, il prend aujourd’hui une consonance dont on pourrait rire si ce n’était pas tragique. Car la France n’est plus (si jamais elle a été) cet Éden champêtre loué par nos élites scientifiques, industrielles et politiques. C’est un espace qui subit de plein fouet les conséquences dévastatrices d’un trinôme concentration/uniformisation/pollution : une politique européenne qui favorise les grands exploitants, une concentration de l’industrie agroalimentaire qui contrôle les semences et incite à la création de « fermes aux mille vaches », une utilisation de pesticides et d’engrais qui continue à polluer lourdement les paysages et les cours d’eau et dont des études confirment l’impact sur les oiseaux, les insectes et les agriculteurs.

Face à cela, les mesures de protection de la nature sont, à proprement parler, ridicules. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’actualité récente des parcs français. La nouvelle loi sur les parcs nationaux, votée en 2006, avait comme objectif de redonner une place à la concertation locale pour des parcs que la loi précédente de 1960 avait eu tendance à ériger comme « forteresses » de conservation directement contrôlées par l’État central. Mais le rôle renforcé des collectivités locales dans les conseils d’administration a ajouté de nouvelles pressions sur les parcs : en Vanoise, aucune commune n’a accepté d’intégrer les « zones d’adhésion » censées compléter la « zone cœur » du parc. Dans le parc des Calanques, le conseil d’administration a autorisé les rejets chimiques en mer. Et dans le parc des Écrins, le préfet a autorisé un tir de loup en zone cœur, c’est-à-dire autorisé l’élimination d’un animal protégé dans un espace protégé. La loi de 2006 n’explique pourtant pas tout de cette crise. Déjà en 1991, le parc national des Pyrénées s’était vu retiré son label européen pour n’avoir pas réussi, entre autre, à mettre en place des instruments de gestion pérenne de la population d’ours. Et la France a l’insigne honneur d’avoir été le dernier territoire d’Amérique du Sud à avoir créé un parc national, en 2006 en Guyane.

 La conservation de la biodiversité est perçue comme une anomalie étrangère

On aurait pu espérer que les milieux marins soient la bouée de sauvetage de la conservation à la française, notamment parce qu’avec onze millions de kilomètres carrés, la France est le deuxième pays au monde par sa superficie marine. Malgré cela, elle n’a, jusque récemment, jamais créé d’aire marine protégée importante. Ceci a changé avec deux parcs marins dans l’océan Indien et un parc naturel en Nouvelle-Calédonie. Malheureusement, la loi de 2006 sur les parcs marins est une coquille vide. Elle ne prévoit aucune mesure contraignante de protection dans ces parcs et stipule que l’organe de gestion rassemble l’intégralité des acteurs du territoire, une mesure louable dans un souci de concertation mais dont on voit mal comment elle pourrait modifier les logiques contre lesquelles les parcs sont créés. Dans les faits donc, l’exceptionnel accroissement des aires marines protégées françaises ne concerne que des « parcs de papier », une expression qui désigne des parcs existants légalement mais dans lesquels rien n’est protégé – un phénomène bien connu dans les pays du Sud mais qu’on doit aujourd’hui appliquer à la France.

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Le parc naturel marin des Glorieuses, dans l’océan Indien.

Nos sauveurs de bergers ont raison de crier au loup : ils confirment par l’absurde que les Français sont majoritairement occupés à détruire et polluer l’espace dans lequel ils vivent et que la conservation de la biodiversité est fondamentalement vue comme une anomalie étrangère. Dans ce contexte, si l’intelligentsia environnementale de gauche s’allie avec l’agroalimentaire pour nous faire croire que les problèmes des campagnes française viennent des loups, alors la biodiversité – et nous avec – avons du souci à nous faire.

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